Le modèle Speaking de Hymes

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Le choix des moyens linguistiques, des réalisations morphosyntaxiques avec lesquelles le locuteur va réaliser son ou ses actes de paroles dépend des circonstances qui entourent l’acte de communication, de ce que Hymes, auteur du fameux modèle SPEAKING, a appelé les composantes de la situation de communication : cadre, identité des participants, intentions, ton, canaux et codes, normes et genre.
HYMES (D.), « Models of the interaction of language and social life » in Journal of Social Issues, No 59, 1967.

C’est en 1967 que D. Hymes expose son fameux modèle dénommé SPEAKING, lequel reprend celui qu’il avait publié en 1962 et remanié en 1964 en y ajoutant certaines composantes qui prendront une importance grandissante. Ce modèle a le mérite d’être à la fois plus complet et plus systématique que les versions précédentes ; notons que les fonctions du langage n’y figurent plus de façon explicite, en parallèle faussement rassurant avec les composantes de la situation de communication. Comme le pressentait déjà l’auteur en 1962, le jeu des fonctions du langage est infiniment plus complexe que ne le faisait entendre Entendre Entendre Jakobson dans son schéma quelque peu simpliste de la communication. Seule une étude détaillée de la structure d’un phénomène de communication, en particulier des rapports entre les composantes, permet d’en dégager les fonctions.

Nous reproduisons ici la liste que donne Hymes de ces composantes en suivant l’ordre mnémotechnique des termes en anglais (SPEAKING). Les commentaires qui l’accompagnent proviennent en grande partie de la version ultérieure (I972a) de l’article. Quant aux exemples qui. nous l’espérons. aideront le lecteur à voir rapidement comment appliquer ce modèle à l’étude de tout phénomène de communication, ils proviennent à dessein de l’observation participante d’une situation extrêmement banale de la vie sociale en France : un déjeuner familial.

SETTING : CADRE

Il s’agit tout à la fois du cadre physique (temps et lieu) et du cadre psychologique. Exemple : la salle à manger d’une maison bourgeoise à l’heure du déjeuner un jour de juillet ; atmosphère familiale assez décontractée.

PARTICIPANTS

Sous ce terme général, Hymes regroupe non seulement le Destinateur et le Destinataire, mais aussi tous ceux qui sont présents et participent d’une façon ou d’une autre au déroulement de l’action, qu’ils prennent la parole ou non (il peut y avoir des observateurs silencieux dont le comportement non-verbal ou la simple présence physique peuvent influencer le processus de communication) et qu’on la leur adresse ou non (songeons à ceux qui écoutent aux portes...). Pour chacun des participants, il convient de donner le plus de caractéristiques pertinentes possible du point de vue socioculturel et psychologique. Exemple : dans la situation étudiée, les convives représentent trois générations d’individus qui ont des liens de parenté très étroits (pour chacun d’entre eux, renseignements sur l’âge, le sexe, le statut familial, la résidence habituelle, ainsi que certains traits psychologiques, etc.). Dans le cas présent la nature exacte des liens de parenté et la façon dont ils sont ressentis par les participants est d’une importance capitale.

ENDS : FINALITÉS

II s’agit d’une part du but ou de l’intention, d’autre part du résultat de l’activité de communication. Si Hymes distingue ces deux sous-composantes. c’est que le but et le résultat d’une action ne coïncident pas toujours. Exemple : le but explicite de ce déjeuner familial, c’est de permettre à chacun de se restaurer tout en se reposant de son travail ; à un niveau plus implicite, le but est de permettre aux participants de renouer leurs liens familiaux par Le truchement d’une activité qui a, de ce fait, une grande importance culturelle (outre le souci de bonne chère des Français...). Ici, le résultat correspondra au but si chacun a mangé à sa faim et avec plaisir et si, de plus, il éprouve des sentiments positifs à l’égard des autres participants.

ACTS : ACTES

Ce terme assez mal choisi recouvre à la fois le contenu du message (thème) et sa forme. La première sous-composante désigne les sujets de la conversation ; la seconde, beaucoup moins claire, a trait au style global : s’agit-il d’un message poétique ou au contraire purement référentiel ? etc. Ce sont là des caractérisations qui de toute évidence recoupent beaucoup ce que l’on pourra dire du genre, du ton et du code linguistique d’un fait de discours. Exemple : au cours de ce déjeuner familial, plusieurs thèmes sont abordés : la qualité des mets, les obligations professionnelles de certains des participants, les projets de voyage de l’un d’entre eux, le chant d’un oiseau dehors, etc. La forme des messages est dans la plupart des cas d’ordre référentiel. mais il s’y mêle une dimension expressive et parfois une dimension ludique.

KEY : TONALITÉ

Cette composante, très proche de la précédente, permet cependant de caractériser de façon plus détaillée les particularités de la manière dont se déroule l’activité de langage sur le plan linguistique ou paralinguistique : on peut par exemple passer d’une attitude sérieuse à la plaisanterie, d’un ton grave à un ton aigu, des pleurs au rire, etc. Exemple : le ton des participants évolue au cours de ce déjeuner familial, allant du conseil donné gravement à la taquinerie faite avec légèreté, etc.

INSTRUMENTALITIES : INSTRUMENTS

Moyens de la communication. C’est là la composante fondamentale de toute cette grille, puisqu’il s’agit d’une part des canaux de la communication, d’autre part des codes qui lui correspondent. Parmi les canaux. citons au niveau théorique le langage parlé. l’écriture, le langage tambouriné, la gestuelle, etc. II peut être bon de les diviser en canaux linguistiques et canaux paralinguistiques. kinésiques, proxémiques, etc. Autant de codes correspondants, le plus central étant le code linguistique avec tous ses sous-codes (dialectes, styles). II est bien sûr pratiquement impossible de tenir compte de tous les canaux et codes qui servent à la communication dans une situation donnée, d’autant plus que la liste théorique est loin d’être complète et définitive. L’ethnographe de la communication devra bien sûr se préoccuper d’observer et de décrire ceux qui sont pertinents aux yeux des participants de la situation en question. C’est ainsi que, dans un dîner mondain, le code vestimentaire pourrait avoir beaucoup d’importance.

Exemple : les canaux les plus importants dans le cas de ce déjeuner familial sont la langue parlée et la gestuelle ; à un moindre degré le canal paralinguistique (intonations pauses dans la conversation, etc.) et le canal proxémique (la disposition des participants autour de la table, la distance entre eux et les plats au milieu de la table). II convient de mentionner aussi le canal gustatif puisqu’il s’agit d’un repas, et le canal olfactif étant donné l’odeur des mets. Les codes qui correspondent à ces divers canaux ne sont pas tous bien connus ; parlons donc exclusivement ici du code linguistique. Tous les convives se servent de la langue française. mais pour l’un d’entre eux ce n’est pas la langue dominante, d’où certaines tournures de phrases assez particulières. Du point de vue lexical, il y a parmi les participants des degrés divers de manipulation du vocabulaire technique dans certains domaines professionnels. Quant à la phonologie, elle présente également certaines variantes intéressantes du fait que l’un des participants se sert d’un registre plus cérémonieux que les autres, registre qui d’ailleurs change brusquement quand on aborde le sujet de l’oiseau, qui chante dehors, d’où des variations phonologiques individuelles à l’intérieur d’une même situation.

NORMS : NORMES

Normes d’interaction et normes d’interprétation. Les premières ont trait aux mécanismes interactionnels de la conversation : tours de parole, interruptions et chevauchements, silence, etc. Les secondes ont trait au sens du message tel qu’il est transmis et reçu, étant donné les normes d’interaction sociale, le système de présupposés socioculturels des participants, etc. C’est là un aspect extrêmement difficile de l’analyse de la communication puisqu’il suppose une connaissance très étendue des modes de fonctionnement et de pensée du groupe que l’on étudie. (Notons en passant que le terme « normes » est assez mal choisi puisqu’il pourrait donner l’impression, totalement fausse que l’ethnographe de la communication se veut prescriptif ; il s’agit bien sûr des habitudes - souvent inconscientes mais plus ou moins suivies par tous - qui régissent la communication dans une communauté de sujets parlants.)

Exemple : au cours de ce repas familial, les participants ne prennent pas tous aussi souvent et aussi longuement la parole. II se produit un grand nombre d’interruptions et de chevauchements, comme il se doit dans un milieu français. Plusieurs messages sont transmis de façon indirecte et ambiguë, et seule la connaissance préalable de certains faits et de certaines attitudes de la part de tous les participants leur permet de se comprendre à demi-mot. A titre d’exemple, lorsque le convive le plus âgé déclare que telle personne dont on vient de parler a huit enfants. les autres convives comprennent que c’est là un éloge puisqu’ils connaissent l’attitude entièrement positive de leur père et grand-père à l’égard des familles nombreuses.

GENRE : GENRE

Type d’activité de langage. Cette composante, dont le nom même est issu de l’étude du folklore, oblige le chercheur à définir la situation de communication en fonction des catégories que distinguent les membres d’une communauté, comme le révèle leur vocabulaire. II peut s’agir d’un conte. d’un chant, d’une devinette (genres bien connus des folkloristes), d’une lettre commerciale, etc. Exemple : la conversation qui se déroule au cours de cc déjeuner familial est du genre bavardage à bâtons rompus, avec beaucoup d’allusions personnelles.