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PÉDAGOGIE

Qu’attend-on d’un prof ?

Extrait d’un texte d’Olivier (c’est pour ça !) Maulini (Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation de l’Université de Genève) publié dans le Journal de l’Institut Jacques-Dalcroze, 11, p.8-13.

Si l’on devait - trop rapidement - dresser le profil du « bon enseignant » ébauché par les élèves, que faudrait-il retenir ? Autrement dit, reformulons notre question initiale : quelles compétences un enseignant d’aujourd’hui devrait-il posséder ? Que l’on soit situé à la base de la pyramide scolaire (comme élève ou comme parent) ou à son sommet (comme directeur ou comme citoyen contribuable), que peut-on et que doit-on attendre des professionnels de l’instruction ? Je retiendrai pour ma part quatre principes complémentaires : le bon enseignant est (1) un éducateur qui (2) suscite la construction de savoirs et de compétences, (3) en différenciant ses interventions et (4) en assumant sa part de responsabilité dans l’échec.

Premier principe : l’enseignant est aussi un éducateur. Il n’a pas, en droit, à se substituer aux parents. Mais en fait, il ne peut jouer les Ponce Pilate. Lorsque des enfants entrent dans les écoles sans connaître les règles élémentaires de la civilité et du civisme, rien ne sert de les renvoyer à leurs familles (ou au surveillant). Enseigner, c’est transmettre des connaissances, mais c’est aussi et surtout promouvoir un rapport au savoir, au monde, à autrui. Apprendre les mathématiques, c’est admettre qu’il ne suffit pas d’être le plus grand ou le plus fort pour avoir raison. Etudier l’histoire, c’est prendre conscience de la complexité des rapports humains et de la fragilité des espaces de paix et de liberté. Pratiquer l’éducation physique, c’est apprendre à respecter les règles du jeu, son propre corps et celui de ses camarades. Faire de la musique, c’est découvrir et partager des émotions. Lorsqu’ils sont considérés comme des leçons à ingurgiter ou des prétextes aux examens Examens Examens , les savoirs deviennent moribonds. S’ils sont présentés comme des réponses que l’humanité a progressivement données aux questions qu’elle ne cesse de se poser, ils prennent un autre sens. Ils contribuent non seulement à l’instruction, mais plus globalement à l’éducation des futurs citoyens.

Deuxième principe : il ne suffit pas d’enseigner pour que les autres apprennent. C’est le credo des courants pédagogiques alternatifs et des psychologues de l’apprentissage (Piaget, Wallon, Vygotsky) : il ne suffit pas de maîtriser une discipline, quelle qu’elle soit, pour l’enseigner efficacement. Le savoir ne transite pas miraculeusement du cerveau du maître vers celui des novices. Nos connaissances se construisent, elles se stabilisent par moments, se transforment à d’autres. Les enfants, pour ne citer qu’eux, ne sont pas des citernes vides qu’il suffirait de remplir. Ils ont des représentations, des conceptions, des préjugés, des attentes qui peuvent faciliter, mais aussi contrarier leurs apprentissages. Le travail de l’enseignant consiste moins à « professer », qu’à proposer des situations énigmatiques, interactives, stimulantes propres à déstabiliser et à mobiliser les connaissances des élèves.

Troisième principe : le maître est unique, mais les élèves sont tous différents. On a beau avoir trouvé la méthode idéale, il y a toujours un enfant pour refuser de s’y soumettre. Tout comme l’enfer est pavé de bonnes intentions, les pédagogies les plus généreuses peuvent aboutir aux pires violences. Au-delà de leurs divergences, les enseignants partagent des goûts, des valeurs, des principes chers aux classes moyennes. Ils apprécient des élèves autonomes (mais pas solitaires), sympathiques (mais pas familiers), critiques (mais pas insolents), actifs (mais pas agités), curieux (mais pas soupçonneux), etc. S’ils n’y prennent pas garde, s’ils ne s’efforcent pas de relativiser leurs choix, ils risquent de les ériger en modèles. S’ils se montrent « indifférents aux différences », ils ne feront que rejeter au-delà de l’école les élèves qui n’ont pas le bon goût de leur ressembler. Ceux-ci, dès lors, n’attendront plus grand chose de leur prof. Ils rejoindront la cohorte des exclus qui se demandent plutôt ce que l’école attend d’eux. Si l’on veut prévenir cette dérive, il faut admettre que tous les enfants n’apprennent pas de la même manière, ni avec la même bonne volonté, et opter pour une pédagogie « différenciée » qui fasse en sorte que tous et toutes parviennent à des objectifs communs, mais par des itinéraires distincts.

Quatrième principe : les difficultés d’apprentissage sont toujours (aussi) des difficultés d’enseignement. Lorsque, malgré nos efforts, un élève n’apprend pas, qui faut-il incriminer ? L’enfant lui-même (il n’est « pas doué, pas intelligent, pas intéressé, pas intéressant ») ? Sa famille (les parents « démissionnent », ils sont « indifférents, incompétents, inconscients ») ? L’institution (« c’est la faute au système ») ? Les trois, peut-être. Mais si l’on souhaite sincèrement trouver une solution, encore faut-il accepter de faire partie de problème. Autrement dit, lorsqu’un élève ou un étudiant résiste à nos projets, ce n’est pas seulement, mais c’est aussi à cause de nous. L’important n’est pas de se flageller à longueur de journée, en ruminant ses limites et ses humaines erreurs. Mais de ne pas attribuer tout le poids de la faute à autrui. Sans quoi on renoncera à trouver la stratégie inédite qui nous faisait défaut, celle à laquelle nous n’avions jamais pensé et qui nous sera désormais si précieuse.

Car, en fin de compte, ce qu’on peut attendre d’un enseignant, c’est, certes qu’il enseigne avec enthousiasme et compétence. Mais c’est aussi qu’il assume cette évidence : les (bon) maîtres, eux non plus, n’ont jamais fini d’apprendre.

PS

Extrait d’un texte d’Olivier (c’est pour ça !) Maulini (Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation de l’Université de Genève) publié dans le Journal de l’Institut Jacques-Dalcroze, 11, p.8-13.

L'auteur de cet article

Olivier Delhaye –  Didacticien - Université Aristote de Thessalonique