Pédagogie

L’autorité à l’école

L’autorité à l’école  - Image d'illustration

Je présenterai dans les lignes qui suivent quelques réflexions [1] de François Dubet, sociologue français, sur la notion d’autorité et sur les problématiques inhérentes.

Dubet voit dans l’autorité une manifestation

- de pouvoir que confirme la capacité de déterminer le comportement d’autrui et
- de légitimité puisqu’autrui trouve qu’obéir est fondé et désirable.

Pour qu’il y ait autorité, il faut donc que l’individu qui en est l’objet adhère aux principes qui justifient le pouvoir exercé.

Dubet évoque un « âge d’or » auquel les enseignants font souvent référence et durant lequel l’autorité était, disent-ils, évidente, naturelle, traditionnelle. Ceci confirme que la source du pouvoir semble bien en être la légitimité [2] .

L’autorité reposait alors le plus souvent sur le charisme. Elle était déléguée à des maîtres qui incarnaient un principe sacré qui les dépassait. Dans de telles conditions, n’ importe quel enseignant pouvait être détenteur d’autorité.

Dubet a ainsi tenté d’isoler différents facteurs qui pouvaient être à la source de cette autorité « naturelle ».

Tout d’abord, l’instituteur portait, durant cet « âge d’or », la vocation de l’école républicaine [3] ce qui en faisait un être « sacré ». Le maître incarnait le savoir, la science, la République et, en soutenant les valeurs de cette dernière, il s’opposait à l’Église. Or, les éléments qui conféraient son charisme au maître ont subi des modifications : l’Église n’est plus « l’infâme » et l’école n’a plus le monopole de la culture.

Un autre élément qui renforçait la légitimité du maître était le sentiment que les études avaient une utilité. Les élèves de l’époque trouvaient tous évident qu’il faille obéir au maître.

La conjoncture sociale était, elle aussi, favorable à l’exercice de l’autorité scolaire. Ainsi, par exemple, un postulat qui participe de la division du travail voulait que l’école s’adresse, non pas à des enfants ou à des adolescents, mais à des élèves. Le fonctionnement de l’école reposait sur un pacte selon lequel l’élève devait répondre par l’obéissance au fait qu’on lui transmet des savoirs.

L’autorité s’imposait aussi plus facilement à des élèves qui poursuivaient des études au-delà de la scolarité obligatoire car ils révélaient ainsi leur disposition à accepter les règles du jeu.

Le mode de recrutement des maîtres est aussi intéressant dans la mesure où, du fait qu’ils provenaient le plus souvent de la même classe sociale que leurs élèves, la connivence pédagogique était supérieure.

Enfin, l’usage de la violence renforçait de manière notable l’autorité du maître.

Aujourd’hui, d’après les sondages, 80% des enseignants disent rencontrer des problèmes de violence scolaire ce qui, selon Dubet, serait dû au sentiment que ces enseignants ont le sentiment de vivre une période de crise de l’autorité.

Ils voient de gros problèmes d’autorité dans des situations qui par le passé auraient été considérées comme étant beaucoup moins graves (simple inattention, chahut…). Leur représentation altérée de la violence pourrait être attribuée à l’évolution des conduites des élèves, ou encore au fait que les enseignants se sentent désarmés puisqu’ils se retrouvent dépourvus de toute autorité légitime, naturelle.

Dubet a émis des hypothèses sur les causes du déclin de cette autorité « naturelle ».
Le caractère charismatique et sacré de l’autorité peut avoir été écrasé par la modernité, la rationalisation et la laïcisation : les territoires sacrés se sont dégradés.
Une autre cause a pu être le fait que l’école a perdu le monopole de la transmission de la culture. La télévision ou d’autres médias permettent également l’ouverture des jeunes au monde.

La massification de l’école a aussi fait de l’établissement scolaire un lieu de production et de reproduction des positions sociales. Ainsi, le savoir n’est plus considéré que du point de vue de ses utilités. Il est certain que des diplômes peuvent permettre de trouver une place dans le monde du travail, mais il en faut de plus en plus, d’où la difficulté pour les élèves d’en percevoir l’utilité : pourquoi obéir quand ça ne semble rien apporter de positif, quand ça ne sert qu’à éviter les ennuis ?

La dérégulation des relations contribuerait aussi à l’affaiblissement de l’autorité. Il n’y a plus de connivence culturelle entre l’enseignant et l’élève. Il y a souvent une grande disparité entre leurs niveaux sociaux, culturels et scolaires, une difficulté qui n’est malheureusement pas souvent perçue par les enseignants.

Une autre cause pourrait être que la différentiation nette entre les statuts d’enfant et d’élève, qui semblait effective dans le passé, l’est beaucoup moins depuis l’apparition du concept de l’enfant-sujet : si l’enfant est considéré comme sujet, on lui doit des explications. Nous passons ainsi de la soumission à la loi morale à l’obéissance à une loi qui est le produit de la conscience autonome.

Dubet explique que cette nouvelle configuration présente des risques. Si l’autorité ne dépend plus du charisme « sacré » attribué au maître, elle ne peut plus dépendre que du charisme personnel. Elle devient donc aléatoire. Le système fournit si peu de ressources en matière de valeurs, de principes, de supports, etc. que l’enseignant interprète ses échecs ou ses réussites dans des termes exclusivement personnels.

L’école de masse engendre donc une désocialisation qui peut encourager l’émergence de la violence.

En définitive, dans l’école démocratique d’aujourd’hui, l’avantage de l’égalité [4] fait attribuer tout échec scolaire à des causes internes. Dubet distingue trois réponses qui peuvent être apportées par les élèves au sentiment d’échec :

- arrêter de jouer le jeu, ne plus rien faire à l’école pour ne plus jamais perdre,
- intérioriser ce sentiment d’échec, se soumettre, au détriment de la dignité humaine,
- avoir recours à la violence pour justement conserver quelque dignité, pour sauver la face. Les élèves agressent ainsi l’école qui « résume leurs échecs ».

On perçoit donc clairement la nécessité de construire d’autres représentations de l’autorité au sein de l’établissement scolaire.

Pour Dubet, le problème essentiel est de passer d’une légitimité « objective », à une légitimité démocratique qui sera négociée par tous les acteurs de l’action éducative.
Or, aujourd’hui, le règlement intérieur des écoles ne peut pas être négocié puisque dans l’espace scolaire les acteurs n’exercent pas des pouvoirs de forces équivalentes.

Si nous voulons que l’autorité soit démocratique et perçue comme légitime, il faut tout d’abord que les prescriptions du règlement intérieur soient justes, objectives, connues, et surtout appliquées de la même façon par tous les acteurs de l’action éducative, sans quoi elles ne seront pas respectées par tout le monde.

En second lieu, si on accorde aux élèves un espace de décision collective – autonome dans certains cas –, si on leur donne la liberté d’expression, on leur permettra de participer à la constitution du règlement, à développer un « patriotisme constitutionnel », à trouver la règle plus juste et légitime.

Enfin, Dubet s’est interrogé sur la légitimité de l’école elle-même, car il considère que les élèves n’ont aucune raison de respecter un règlement intérieur s’ils n’en comprennent pas l’utilité. Si l’école ne s’avère pas réellement démocratique pour tous les élèves, si le marché scolaire paraît truqué, injuste, ils trouveront son ordre illégitime. L’école doit donc démontrer son efficacité.

Pour une légitimation de l’autorité scolaire, il faudrait que les apprentissages présentent un intérêt intellectuel. Or, le morcellement du savoir conduit à la perte du sens des apprentissages. Ces derniers ne répondent plus aux questions qu’on pourrait se poser, ils ne sont utiles qu’en tant qu’instruments d’accès à d’autres connaissances.

Une autorité démocratique, telle qu’elle est décrite ci-avant, pourrait constituer une solution à la crise de l’autorité qui semble tant gêner les enseignants. Elle sera partiellement négociée et discutée par les acteurs de l’action éducative, elle sera systématiquement justifiée et constituera le produit d’une activité résolument sociale. Dubet fait observer qu’il s’agit en définitive de l’accomplissement du projet même de la démocratie.

Notes

[1« Une juste obéissance », in Autrement, Quelle autorité ? Une figure à géométrie variable, N° 198, octobre 2000, p. 138-151.

[2« Lorsque l’exercice du pouvoir n’est pas perçu comme arbitraire, contraignant mais qu’au contraire il est perçu comme normal et justifié, on parle de légitimité » (Karnas G., « Pouvoir, autorité et leadership » notes de cours, Facultés des Sciences Psychologiques et de l’Éducation, Université Libre de Bruxelles, Bruxelles, 2005).

[3Cette vocation est essentiellement la défense de certaines valeurs comme la laïcité, l’égalité et la gratuité de l’enseignement.

[4Cette notion est à entendre dans le sens de l’égalité des chances : tous les élèves sont censés pouvoir réussir socialement s’ils obtiennent de bons résultats scolaire. Cette affirmation a été contestée par plusieurs enquêtes empiriques, effectuées notamment en France et en Belgique qui dénoncent le fait que l’école ne fait que reproduire la position sociale des élèves et que l’ascenseur social n’y est pas opérationnel.

L'auteur de cet article

Coralie Delhaye