Δυσ-λεκ-τι-κός !

Δυσ-λεκ-τι-κός ! - Image d'illustration

J’entrais pour la première fois dans cette classe de 3e au gymnase. J’ai tout de suite demandé aux enfants d’écrire chacun leur nom sur un bout de papier et de me le remettre. J’allais pouvoir ainsi composer une liste des élèves dès mon retour à la maison.

Je passais d’une table à l’autre pour ramasser les papiers. Je ne le savais pas encore, mais le dernier élève duquel je me suis approché s’appelait Γιώργος, ...Georges. Il regardait murs et plafond, assis au premier rang, devant une table vide : pas de cahier, pas de petit papier, même pas de quoi écrire, ... rien.

Les efforts de véritable contorsion qu’il déployait pour avoir l’air de ne pas m’apercevoir m’ont fait penser qu’il voulait à tout prix éviter que je lui adresse la parole ou que je lui demande de me donner le feuillet attendu.

Ne connaissant pas les raisons de ce comportement curieux, j’ai fait semblant de rien et je suis retourné vers la table sur laquelle j’avais provisoirement déposé arme et munitions : un rétroprojecteur et une pléthore de « documents authentiques » mal classés dans un vieux cartable.

« Μην ανησυχείτε, κύριε, είναι δυσλεκτικός ! » La phrase, insupportable, criée par un élève assis au fond de la classe, est hélas tombée dans un moment de grand silence : la collecte des noms étant terminée, la plupart des élèves attendaient de voir comment débuterait leur tout premier cours de français.

« Ne vous en faites pas, monsieur, il est dyslexique ! » La tête à moitié enfouie dans ses bras, croisés sur la table, Georges avait comme quitté la classe.

« Georges ? c’est vrai ? tu es dyslexique ? », lui ai-je alors demandé en grec et à voix bien haute pour que toute la classe suive la conversation. Georges, proprement décapité – je n’apercevais plus même sa nuque, tant il l’avait enfoncée dans ses bras –, ne bougeait plus. Une autruche, la tête cachée dans un pot de fleur. Mais une autruche qu’il allait falloir sauver.

Georges ne répondait pas. Je me suis alors adressé à la classe : « Georges est dyslexique ? Il peut donc faire des choses que nous ne sommes pas capable de faire ... », ai-je lancé sur un ton envieux.

« Δεν καταλάβατε, κύριε, δυσλεκτικός ! », a répondu la voix du fond de la classe. Et de renchérir en syllabant la sentence : « δυσ-λεκ-τι-κός ! »

« Oui oui, nous nous comprenons bien : dyslexique. Savez-vous que les personnes dyslexiques appréhendent l’univers qui nous entoure d’une façon différente ? qu’ils ont comme qui dirait un troisième œil qui leur permet parfois de voir plus de choses ou d’autres détails que nous ? »

Un silence consterné s’installe dans la classe. Des élèves me regardent d’un air dubitatif, d’autres se demandent si j’ai bien compris le sens du mot grec δυσλεκτικός.

« Un tas d’enquêtes statistiques montrent aussi que les personnes dyslexiques développent mieux que d’autres certaines compétences... Georges a un ordinateur ? »

La même voix du fond : « Oh oui, monsieur, quand il est à la maison il passe tout son temps devant, et il craque même des programmes ! »

Sans le vouloir certainement, l’ « ami » du fond, le Grand Inquisiteur, s’était soudainement fait l’avocat de Georges. D’un Georges qui avait petit à petit relevé la tête, mais qui en était probablement encore à se demander où pouvait bien se trouver son fameux troisième œil.

Il a partagé la même stupéfaction que l’ensemble de la classe quand j’ai donné quelques noms de célébrités réputées dyslexiques : Léonard de Vinci, Beethoven, Einstein ; un peu plus prés d’eux : Steven Spielberg, Tom Cruise, etc.

Puis, le cours a enfin pu commencer. J’ai bien entendu annoncé de premières activités d’apprentissage – et surtout d’évaluation – intégrant l’utilisation d’ordinateurs. Ce qui fait qu’au moment de constituer les groupes de travail, les élèves de la classe suppliaient Georges, complètement ébahi par cette subite reconnaissance de ses talents, de faire partie de leur équipe.

Georges a ainsi trouvé, non seulement sa place dans une classe qui ne l’avait pas intégré, mais aussi sa dignité au sein de l’établissement scolaire : figurez-vous que des professeurs, ignoraient volontairement et complètement sa présence dans la salle de cours ! Ils étaient persuadés que Georges, incapable – il est vrai ! – d’écrire jusqu’à son nom, n’était donc pas en mesure de suivre un cours. Ainsi, pendant des années, ils ont réduit Georges à jouer un rôle qu’il n’avait pas choisi, celui de la Belle au bois dormant : je m’adresse au lecteur sensible ; ou celui de « meuble » : le lecteur réaliste appréciera.

Georges a ensuite fait d’énormes progrès dans un tas de domaines. Il s’est toujours évertué à m’adresser la parole en français, même dans la cour de récré. Il apprenait donc bien par plaisir et non par devoir.

L'auteur de cet article

Olivier Delhaye –  Didacticien - Université Aristote de Thessalonique