Qui peut et n’empêche, pèche ! - Image d'illustration

Qui peut et n’empêche, pèche !

Billet d’humeur

Je ne sais vraiment pas à qui a pu être confiée la rédaction des sujets pour le concours ASEP, organisé pour les enseignants du français, cette année. Et je préfère ne jamais le savoir pour pouvoir exprimer plus librement ici ma surprise et ma déception.

Commençons par l’épreuve de langue du samedi.

On proposait aux candidats la transcription d’un texte, peut-être authentique, mais tronqué en au moins douze endroits, ce qui n’aidait pas le lecteur au moment de répondre à la dernière des 48 questions qui composaient le QCM. Je n’ai personnellement pu répondre avec certitude qu’à une trentaine de questions. Tantôt parce qu’aucun élément du texte ne permettait de répondre à la question, tantôt parce que la formulation de la question ou des propositions était ambiguë ou maladroite, tantôt encore parce qu’il semblait y avoir plus d’une bonne réponse à la question. J’ai aussi relevé d’assez nombreuses incorrections morphosyntaxiques, stylistiques et une faute d’orthographe qui empêchait la bonne compréhension d’une des propositions. Dix-neuf items problématiques contre vingt-neuf items qui semblent à priori fonctionner. Pas de quoi être fiers, messieurs les rédacteurs !

La seconde activité consistait en la rédaction d’un texte d’un genre difficile à cerner. La situation proposée était la suivante :

- Vous avez participé à une table ronde,

- vous vous êtes « positionné(e) en faveur de » (expression introuvable sur Google) l’utilisation des documents scientifiques,

- vous êtes « tenu(e) de remettre » (autre première, dans pareil contexte !) le texte de votre intervention,

- vous devez le rédiger en reprenant les grandes lignes de votre présentation.

Quelle « présentation » ? J’ai fait une présentation ? Oui, oui ! On vous signale d’ailleurs que les grandes lignes en sont : public des apprenants, source(s), types de documents, thématique(s), adaptation, modes d’exploitation, … à vous de donner quelque cohérence à la liste, à vous aussi de développer une argumentation pour justifier vos points de vue parce que de « présentation », il semble bien que, quatre lignes plus bas, votre intervention soit tout à coup devenue « prise de position ».

Pour corser le tout on vous laisse choisir si, oui ou non, vous ferez référence à des expériences personnelles et un « etc. », aussi final qu’inattendu dans une consigne de production à des fins d’évaluation, ouvre la porte à n’importe quel autre ajout.
Je souhaite bien du plaisir aux évaluateurs des productions. Quels pourront donc bien être les critères dont ils devront vérifier la réalisation ? Respect des normes du genre de discours ? Encore faudrait-il que nous nous entendions sur le genre de discours attendu. Accomplissement d’actes de paroles précis ? Mais quels sont-ils finalement ?

Je suis effrayé de constater que la qualité de cette consigne d’activité est à plus d’un titre inférieure à la qualité que l’on attend – enfin, j’espère ! – des consignes que les candidats doivent produire au cours de l’épreuve de didactique Didactique La didactique se différencie de la pédagogie par le rôle central des contenus disciplinaires et par sa dimension épistémologique. spécifique.

Passons justement à cette épreuve de didactique Didactique La didactique se différencie de la pédagogie par le rôle central des contenus disciplinaires et par sa dimension épistémologique. spécifique. Tenez-vous bien ou asseyez-vous, je ne sais pas. Je préviens les âmes sensibles que nous passons sans transition du registre du franc comique au tragique le plus noir !

Les candidats ont reçu un document. Que les références ne nous trompent pas : ce document est tout, sauf un document authentique. Les paroles en ont été réécrites, deux passages ont été escamotés, deux sérieuses fautes morphosyntaxiques ont profité de la bataille pour s’incruster et enfin, le tour de parole n’est vraiment pas aussi clair que sur la planche originale.

Comment a-t-on pu abîmer ainsi un document qui sentait certes le moisi (Nos élèves étaient-ils seulement nés en 1983 ?) mais qui aurait par exemple pu permettre de mettre nos apprenants au contact de l’écriture manuscrite ou de l’humour de Bretécher. Parce que même cet humour, les conditions de reproduction l’ont tué. Qui a ri en lisant cette planche ? Peu de gens. Pourquoi ? Parce qu’il manque justement cette écriture manuscrite si caractéristique (absence de majuscules, alinéas significatifs, etc.), les détails savoureux (justement ceux qui ont été escamotés : le babyliss à emporter, se refaire une sangle abdominale en deux mois en faisant du yoga !) et une indication claire des tours de parole (le seul fait de placer une réplique plus haut dans une case ne suffit pas à s’assurer de ce que les lecteurs la liront en premier).

Alors, avant d’aller plus loin je vais poser une question. Que peut bien faire, mettons, un Français de France au spectacle de cette planche ? Il la lit et il rigole, il en raconte l’histoire à un ami ou il fabrique un avion en papier. C’est du moins ce que j’ai compris à la lecture du cadre commun que nous connaissons tous par cœur.

Ici, les concepteurs ont visé plus haut : À en croire la consigne et les éléments intégrés dans le tableau, nos pauvres apprenants vont « travailler » ce document, vont enrichir le « lexique pour la description d’un personnage » (On ne décrit personne sur cette planche !), vont développer leurs compétences de production orale (On se demande sur quels modèles !), vont participer à des activités sur les « qualificatifs » (sic !) pour la description d’un personnage à partir de petites annonces matrimoniales (si ,si ! c’est écrit dans le tableau ! il est vrai que si l’on ne définit le public des apprenants qu’en termes de niveaux et d’âges, tous les coups sont permis !).

Ne me demandez pas ce qu’est devenue la bande dessinée. Nous sommes passés dans une autre dimension de l’univers : je suis à la case F2 et je me vois obligé d’organiser une activité communicative de production écrite (Je me demande en passant ce qu’est une activité non-communicative de production écrite…) qui consiste (là, je m’écroule !) à répondre à une petite annonce matrimoniale. On précise bien heureusement aux apprenants qu’ils sont une « femme à la recherche d’un compagnon ». Certains vont avoir des difficultés à se projeter dans le personnage, mais bon ! L’important est que la BD ait fournit l’indispensable « lexique pour la description d’un personnage », en tout et pour tout : cellulite, cheveux, haut des cuisses, jambes, épaule et sangle abdominale (va être difficile à placer celle-là ! peut-être pour ça que l’expression n’apparaît plus dans le document expurgé).

Comment ? Le public ? Oui, je crois aussi : un public pour le moins averti ! D’autant plus averti que si, comme le suggère ce tableau (qui pourrait à mon avis être vendu à prix d’or chez Christie’s), les apprenants sont invités à collecter des matériels supplémentaires (annonces matrimoniales !) sur la Toile, l’ambiance au cours sera chaude ! À organiser juste après une conférence sur les dangers de l’Internet, histoire de rassurer les parents !

Redevenons sérieux. Nous étions à la case F2, en train d’organiser une activité de production écrite qui s’intègre, à en croire l’œuvre d’art, dans l’étape de la compréhension sélective (case A2). Donc, en termes simples : « Je suis une femme à la recherche d’un compagnon qui répond à une petite annonce parce qu’ainsi, je comprends mieux la planche de Bretécher qui n’a rien à voir mais ce n’est pas grave puisqu’on va de toute façon bientôt passer à la compréhension détaillée, puis à l’analytique ».

Du délire !

Je ne m’attarderai pas sur les composantes de la situation de communication qui devaient bien entendu être avant tout liées à la situation de communication dans laquelle sont impliqués les lecteurs et l’auteur de la planche, et non à la situation présentée dans la planche-même. Je ne poserai pas la question de savoir pourquoi, par exemple, l’identification du cadre physique ou des participants ne se fait pas déjà au cours de l’étape de compréhension globale. Je ne m’extasierai pas non plus devant les lieux aussi communs que gratuits listés sous « méthode(s) et mode(s) de travail » (mais pourquoi ces S systématiquement placés entre parenthèses, il y a déjà 5 méthodes et modes !) ou sous « Équipements (supports et moyens, ici le pluriel est obligatoire). Des réponses individuelles de la part des apprenants ? Oui, mais pourquoi ? Un dictionnaire analogique ? Oui, mais pour quoi faire ? On peut vraiment copier-coller tout ça n’importe où ? Et sans explications ?

Ah oui ! Le chronomètre semblant désormais faire partie de la panoplie du bon enseignant des langues, mesurez bien le temps que prendra chaque activité comme l’ont si bien fait les rédacteurs de cette épreuve !

Je n’ai plus le courage d’examiner de près les deux consignes et les notes au bas du tableau. Ça ne servirait d’ailleurs à rien. Comme me le souffle ma grande amie Dimitra, avant d’être complété, ce tableau doit de toute façon être d’abord sérieusement révisé (Mais comment l’a-t-elle compris ?). Je ne commenterai pas non plus les questions de didactique générale et de pédagogie, elles sont heureusement moins mauvaises.

Les lignes qui précèdent ne constituent en rien une évaluation scientifique des épreuves organisées le week-end passé et ne peuvent être utilisées comme telles. J’autorise par contre tout le monde à les publier où bon lui semble. Il s’agit juste d’un appel au scandale !

Le modeste Αλλοδαπός Διδάσκαλος que je suis, qui n’a peut-être rien compris aux épreuves du concours ASEP de cette année, dédie ce petit texte aux 3000 candidats qui se sont présentés aux épreuves et dont on a, à mon avis, très injustement assassiné les plus grands espoirs familiaux et professionnels.

Pour mieux voir cet article et les documents annexés, cliquez sous « Document joints ».

Documents - Ressources

L'auteur de cet article

Olivier Delhaye –  Didacticien - Université Aristote de Thessalonique