Des sujets hors sujet !

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Une jeune collègue qui s’est présentée au concours ASEP les 27 et 28 janvier dernier m’a apporté, il y a une semaine, la lettre de protestation et non moins critique d’Olivier Delhaye, concernant les sujets des épreuves de français.

Après l’avoir lue et connaissant les sujets dès leur mise en ligne je me suis demandée si les concepteurs de ces sujets ont pu saisir les nuances critiques de cette lettre, le degré d’indignation et d’humour acerbe.

Une véritable condamnation de leur incompétence.

A tête reposée, car j’étais très prise professionnellement à ce moment-là, et même si deux mois et demi se sont écoulés depuis, j’ose m’appliquer à une analyse partielle, mais pertinente autant que possible, en admettant avec difficulté que ces sujets se prêtent à un examen quelque peu sérieux !

En ce qui concerne les épreuves de la première partie visant à évaluer la capacité de compréhension écrite, il me semble que le document choisi se prête plus à une étude socioculturelle qu’à une compréhension détaillée où on lance quelques QCM hors contexte portant sur le sens de proverbes ou la traduction.

Je ne me sens pas vraiment fière d’accomplir cette tâche de « donneuse » de leçons. Mais comment avez-vous fait pour élaborer des sujets aussi tronqués et ambigus ?

Et combien de temps avez-vous consacré en la rédaction de QCM avec des erreurs morphosyntaxiques ? Combien d’énergie et de substance grise avez-vous dépensé pour choisir les passages « à sauter » du document et prévoir des QCM qui auraient pu être possibles si le candidat avait eu la totalité du texte sous les yeux ?

Auriez-vous par hasard, je dis bien par hasard, prévu des réponses réussies au « pifomètre » ?

Et puisque nous nous efforçons tous et de plus en plus de fixer nos objectifs, le plus clairement possible, avant de sélectionner un document authentique, quels sont les vôtres ? Que voulez-vous évaluer au juste face à un public d’enseignants diplômés de la faculté de lettres modernes ? Qui êtes-vous ? J’aimerais bien vous connaître et je serais
ravie, croyez-le, que vous m’appreniez votre démarche si démarche il y a.

Mais si ce n’est pas le cas, quel mépris pour vos pairs des jeunes générations et quel encouragement !

Abandonnons la déontologie car je ne saurai pas la développer en quelques lignes et de toute façon même si ma pratique pédagogique commence à devenir longue et diversifiée je ne pourrais pas prétendre d’en être capable.

Examinons maintenant le sujet de la production écrite. De prime abord, et cela n’engage que moi, j’ai une nette impression que ces épreuves s’inspirent du DELF Delf Diplôme d’Étude de la Langue Française. et du DALF C1 ou C2. Je dirais, plus d’ailleurs du C2. Pourquoi n’auriez-vous pas calqué alors vos consignes sur les sujets des dernières épreuves 2006 proposées par la Grèce ?

Au moins vous auriez évité les conséquences de l’empressement !

Ce qui m’étonne aussi c’est le nombre de signes de cette production écrite (environ 250 mots). Pourquoi ce nombre aussi réduit, quelque soit le type d’expression écrite, si nous nous référons également aux sujets des années précédentes ?

De quelle manière miraculeuse un enseignant peut-il montrer ce qu’il sait sur un point didactique Didactique La didactique se différencie de la pédagogie par le rôle central des contenus disciplinaires et par sa dimension épistémologique. ou méthodologique en 250 mots ?

C’est la raison pour laquelle peut-être le corrigé proposé par l’APF traite le sujet, et encore d’une manière générale, de l’utilisation d’un document scientifique-je préfère ce terme plutôt que celui de l’adaptation-en se centrant sur un public d’apprenants qui a un niveau de spécialisation et il dépasse malgré tout les 250 mots.

En effet, l’épreuve s’avère difficile, car en plus, au second degré on aurait grande peine à trouver une situation d’apprentissage où les élèves seraient capables d’aborder le discours scientifique ; les objectifs et les contenus étant axés sur des cours d’apprentissage de la langue comme outil de communication. De telles situations d’apprentissage existent à l’intérieur de cursus optionnels ou bilingues mais il fallait peut-être le demander, justement, aux candidats.

Si par ailleurs le sujet de cette expression écrite était inspiré du contenu du document authentique, je ne vois pas ce qu’il a de scientifique ce texte, il ne relève même pas de la vulgarisation.

Vous exigez de la part des candidats, il me semble, une capacité d’expression et de concision proche de celle d’un texte argumentatif. Pour ma part, je ne sais pas si la didactique Didactique La didactique se différencie de la pédagogie par le rôle central des contenus disciplinaires et par sa dimension épistémologique. se prête tout à fait à ce type d’exercice intellectuel.

Les publications sur l’utilisation des discours scientifiques foisonnent en ce moment, ne serait-ce que les derniers numéros du FDLM ou ceux du CRAPEL vous auraient certainement éclairés sur ce sujet. Et vous auriez aussi élaboré une grille d’évaluation pour les correcteurs qui les aurait aidés.

Les sujets de la didactique spécifique ainsi que le crie haut et fort Olivier Delhaye, dépassent tout entendement. Premièrement comme le souligne bien Olivier Delhaye il n’y a pas de critères de sélection ni pour le tableau adapté cette fois-ci du CECR, ni pour la BD de Claire Bretécher. Aucune adéquation entre l’âge, les centres d’intérêts ou les thèmes de prédilection des publics et le contenu du document. De quoi gâcher l’humour de Claire Bretécher qui, à l’époque avait fait rire beaucoup de français parmi les lecteurs du Nouvel Observateur et décrit à travers ces planches tout un état d’esprit des femmes de l’époque, pour ne pas parler des implicites socioculturels.

A ma connaissance, l’exploitation ou la didactisation des documents authentiques obéit encore une fois à certains critères quant à sa sélection et il est authentique pour la classe de langue si évidemment il est aussi récent, sauf si pour des raisons précises comme, par exemple, l’approche du système temporel, les apprenants ont besoin de divers documents, pour se livrer à une étude comparative et chronologique d’un fait social. Dans tous les cas, un document authentique n’est pas tronqué, modifié ou encore « ré-adapté ».Daniel Coste dans le No 345 du FDLM évoque les virages auxquels a donné lieu, les premiers temps de son adoption, l’approche communicative. A moi d’ajouter que le CECR donne aujourd’hui parfois lieu à des conceptions fortuites de la méthodologie actuelle des langues, si nous tenons compte du degré de connaissance qu’en exigent de la part des enseignants et bientôt des apprenants, j’en ai peur, certains évaluateurs.

En ce qui me concerne et fort heureusement, j’ai acquis des bases très solides en didactique pendant mes études et j’ai eu la grande chance de suivre, par la suite, un nombre de formations assez important, qui n’est jamais suffisant bien sûr, mais pendant lesquelles j’ai appris à me remettre en question et à être attentive aux nouvelles conceptions de la pédagogie des langues vivantes. Je n’apprendrai jamais par cœur le CECR parce que comme l’indiquent bien les descripteurs de cet ouvrage ainsi que son titre, d’ailleurs, il ne s’agit que d’un ouvrage de référence. Alors moi, esprit simple et pratique je l’utilise en tant que tel. Des grilles de description et d’évaluation, j’en ai appris suffisamment à l’Université pour pouvoir en concevoir d’autres pour la classe ou pour ma propre recherche pré-pédagogique. Le CECR m’aide surtout à cadrer mon enseignement et à concevoir parfois des activités nouvelles. Le CECR n’est pas une bible comme le Niveau Seuil n’en était pas une non plus, pour ne pas remonter au Français Fondamental.

Le CECR est un ouvrage perfectible « ni prescriptif ni dogmatique » pour reprendre Christine Tagliante à ce propos. Mieux cerner les capacités que nous pouvons développer chez l’apprenant demeure et demeurera toujours une tâche extrêmement difficile mais oh ! combien enrichissante pour l’enseignant. En cela des ouvrages comme le CECR peuvent nous éclairer, nous faciliter parfois la tâche mais pour rien au monde nous contraindre à les suivre à la lettre, me semble-t-il. Je ne parviendrai pas à poser ma plume si je ne finis pas ce billet par une dernière remarque. Vous demandez une exploitation lexicale et une exploitation pragmatique selon la grille de Hymes.

Premièrement, est-ce qu’il y aurait encore des enseignants, qui préparent une fiche pré-pédagogique ou des activités et qui ne l’utiliseraient pas ? Pour quelle raison le précisez-vous ? Je risque d’être considérée comme quelqu’un de pointilleux dans mes commentaires concernant l’examen des consignes, mais je ne comprends pas pourquoi on donnerait un travail mâché à des enseignants. Les considérez–vous comme des étudiants ou avez-vous craint qu’ils n’aient pas saisi la démarche à suivre ? Pour l’exercice lexical ce document présente un vocabulaire du corps et du sport qui est très loin des préoccupations des adolescents. La cellulite, l’arthrite, ou le souci de muscler le haut de cuisses ne les touchent guère car ils n’en ont pas. A cet âge, les performances en matière de sport et les activités périscolaires les motivent davantage. Les adjectifs et les adverbes ne présentent pas non plus un intérêt pédagogique, d’abord parce qu’ils relèvent du langage familier et encore une fois on ne varie pas les exercices situationnels en classe sur ce type de lexique, que les apprenants doivent savoir mais pas pour autant systématiser.

Par contre, il y aurait de quoi faire sur le plan sociolinguistique. Nous passons maintenant à la compétence pragmatique. Un dialogue (conversation en face à face), très fréquemment, présente un intérêt quant à l’organisation des répliques à l’aide de mots et de verbes de parole. Or, ce dialogue présente une dominante discursive. La grille de Hymes ou d’autres grilles seraient – elles suffisantes et où en sont les limites ? Le « hors sujet » des sujets est complet.

Je ne commenterai pas avant de finir les cases des activités complémentaires de mise en situation qui entraînent l’apprenant à trouver sur Internet des sites de recherche de compagnon par les femmes ! Déjà les apprenants ont tendance à chercher n’importe quoi sur le web et voilà que l’enseignant les incite à le faire pour apprendre le français ! Je vous garantie la pagaille en salle d’informatique.

Pour ma conclusion, je ne mettrai qu’une phrase : ces sujets ont été conçus à la dernière minute et si vous souhaitez innover en didactique des langues vivantes, pourquoi Messieurs et Mesdames les concepteurs des sujets, ne proposez-vous pas des cours universitaires de préparation aux concours dont vous vous chargerez ? De « donneuse de leçons » je deviens « donneuse d’idées ». Pourquoi pas ?

Marie Sandri Nicolaidis

L'auteur de cet article

Marie Sandri Nicolaidis