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Grammaire

Et si la grammaire était indispensable ?

Réaction de Vassiliki NATSOU , traductrice, professeur de langues étrangères et Directrice d’un Centre d’Apprentissage des Langues à Gymno en Eubée :
Après avoir lu votre court article intitulé “Et si la grammaire était inutile� ?, dont le titre a tout de suite attiré mon attention car j’espérais pouvoir y trouver la solution au problème de “comment enseigner le français sans se baser autant sur la grammaire� ? et des exercices parfois “bêtes� ? auxquels je me vois obligée de soumettre mes “pauvres� ? apprenants.

Malheureusement, j’ai constaté que le pédagogue Célestin Freinet (1896-1966) qui soutenait l’argument que la grammaire serait finalement inutile pour pouvoir s’exprimer correctement, se référait aux jeunes et aux adultes dont le français est la langue maternelle. C’est-à-dire qu’il parle d’une connaissance empirique de la grammaire qui est propre à tous les “native speakers” de n’importe quelle langue et qui n’a pas besoin de règles pour être appliquée à leur expression orale et/ou écrite.

Cependant, même dans ce cas, je trouve qu’il y a une tendance à simplifier les choses ; peut-être le faisait-il consciemment suivant le slogan : “pourquoi se compliquer la vie lorsque l’on peut se la simplifier en ne se posant pas trop de questions ?”. Ce qui reviendrait à dire, pourquoi enseigner aux élèves le passé composé ou le discours indirect par exemple, puisqu’ils l’emploient comme il faut lorsqu’ils ont besoin de décrire une action passée ou quand ils veulent rapporter les paroles de quelqu’un à quelqu’un d’autre, sans pour autant se demander si et pourquoi un tel verbe prend l’auxiliaire être ou un participe passé irrégulier et pourquoi ils mettent “la veille” à la place de “hier”.

Je suis d’accord que notre langue maternelle à chacun est véhiculaire des formes grammaticales nécessaires pour pouvoir grosso modo communiquer. Mais, si l’on désire approfondir un peu, il ne s’agit pas seulement de se faire “plus ou moins” comprendre mais il faut également être capable d’être précis et correct lorsque les exigences de la communication se placent à un niveau plus haut. Plus d’un francophone se tromperait aujourd’hui dans certains cas d’accord du participe passé avec ses nombreuses exceptions et se demanderait pourquoi on dit “ils se sont succédé” sans “s” alors qu’il faut écrire “ils se sont rencontrés”. Ne devrait-on pas alors donner aux élèves l’occasion de savoir la réponse au pourquoi de cette différence en expliquant l’histoire du COD et du COI qui jouent un rôle fondamental dans cet accord “embêtant” du participe passé ? Comment y parvenir sans avoir recours à la grammaire ?

Cela n’est qu’un exemple parmi d’autres et je ne voudrais pas ici trop entrer dans les détails. Il en est de même dans d’autres langues et notamment dans le cas du grec. Demandez un peu à vos élèves hellénophones de vous traduire la phrase “la bombe a explosé” et vous m’en direz des nouvelles. Vous êtes même invités à le faire dans votre entourage sans forcément vous adresser à des gens très éduqués ou vous pouvez arrêter des gens dans la rue et en faire une statistique ! Alors qu’en français, en anglais (the bomb exploded) ou en allemand (die Bombe hat explodiert), ce verbe est parfaitement régulier et facile à utiliser, en grec on est obligé d’avoir recours à des formes archaïques de grec ancien, ce qui est le cas de bien des verbes utilisés – souvent incorrectement - en grec moderne comme les verbes “produire” (παράγω), “kidnapper” (απάγω), etc.

Comment donc permettre aux hellénophones de s’exprimer correctement si l’on ne leur donne pas de notions grammaticales de base et obligatoirement enrichies de références au grec ancien ?
Moi-même, j’avais 23 ans lorsque j’ai fait l’erreur fatale d’écrire “τον επικεφαλή (!)”, c’est-à-dire de décliner ce nom (composé d’une préposition et d’un nom au génitif) selon la déclinaison d’adjectifs se terminant en “-ης”, alors qu’il s’agit d’un mot qui reste invariable quel qu’en soit le cas ou le nombre. Et bien sûr, je me suis mordu les doigts (mordu sans “e” .... COD ..... accord du participe passé ....) lorsque mon responsable de stage en traduction m’a dit d’aller ouvrir une grammaire pour comprendre mon erreur ! Pas mal, non ?

Et pour en arriver à présent à l’enseignement du français comme langue étrangère, imaginez un peu le chaos créé par des méthodes didactiques qui seraient privées de cours de grammaire. Cela me rappelle la naïveté des gens qui ne veulent apprendre qu’à “parler” sans étudier la grammaire. Ces gens-là pourront éventuellement dire “Bonjour, comment vas-tu ?” ou “comment allez-vous ?” en mémorisant des dialogues comme ceux que l’on retrouve dans des livres de poche pour touristes, mais ils auront du mal à demander “comment va-t-il ?” lorsqu’ils voudront se référer à un tiers, tout simplement parce qu’ils n’auront jamais appris ou voulu apprendre la conjugaison du verbe “aller”. À moins que l’on veuille enseigner une langue étrangère de manière que j’appellerais “touristique”, voire superficielle, on a GRAND BESOIN de la grammaire !

La question serait plutôt de savoir COMMENT l’enseigner de manière aussi agréable et efficace que possible et non SI, oui ou non, il faut l’enseigner. Car, que cela nous plaise ou non, la grammaire constitue le squelette, l’ossature de toute langue et sans elle nous ne ferions que “ramper comme des reptiles” ou “boiter sur les jambes atrophiées d’un corps mal structuré” ! …

Vassiliki NATSOU

PS

Paru dans la revue mensuelle de la Panhellenic Federation of Language School Owners (PALSO) en février 2001.